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Protection du chevalier cuivré: À quoi joue Ottawa?

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Par Steve Martin, Initiative de journalisme local
Protection du chevalier cuivré: À quoi joue Ottawa?
Le chevalier cuivré peut vivre jusqu'à 30 ans dans les herbiers situés aux abords des Îles de Contrecoeur et une partie de la rivière Richelieu. (Photo : Pêches et océans Canada)

Huit ans après avoir adopté un plan de rétablissement du chevalier cuivré sans toutefois y donner suite, le gouvernement fédéral a finalement annoncé, le 24 mars dernier, qu’un arrêté ministériel serait adopté avant la fin du printemps afin de protéger légalement l’habitat essentiel de cette espèce unique au monde.

Trop peu, trop tard pour assurer la survie du poisson qui ne vit que dans les herbiers fertiles de notre coin du fleuve? L’avenir nous le dira…

Au cours des dernières années, la question de la protection du chevalier cuivré, dont la survie pourrait être menacée par le projet d’expansion du terminal à conteneurs de Contrecœur, a refait surface à maintes reprises dans l’actualité. Mais malgré les nombreux appels des groupes citoyens et environnementaux, la position du gouvernement libéral semble plus vaseuse que jamais.

Après l’annonce de Pêches et Océans Canada le 19 février réitérant l’engagement du gouvernement à protéger l’espèce, la situation a pris une tout autre tournure lorsque, le 1er mars, le parti de Justin Trudeau a fait volte-face en autorisant l’Administration portuaire de Montréal (APM) à détruire une partie de l’habitat du chevalier cuivré afin d’aller de l’avant avec son projet. Cette décision a soulevé l’ire d’organismes dévoués à la protection de l’environnement dont certains ont entrepris des démarches judiciaires en début d’année afin de contraindre le gouvernement fédéral à respecter ses obligations.

Le dernier clou?

Le 17 mars dernier, à la lumière de ces récents développements, un groupe de biologistes indépendants spécialisés en faune aquatique ont uni leurs voix et annoncé qu’ils avaient soumis au gouvernement fédéral un rapport dans lequel ils exprimaient leurs profondes réserves quant à la décision du gouvernement d’accorder la permission à l’APM de procéder avec son projet d’expansion dans sa forme actuelle.

Dans ce document, les biologistes Yves Mailhot, Louis Bernatchez, Pierre Dumont et Alain Branchaud (également directeur général de la Société pour la nature et les parcs) expriment que « les impacts négatifs sur le chevalier cuivré du projet d’agrandissement du terminal portuaire de Contrecœur sont sous-estimés et que les avantages des mesures proposées pour compenser la perte d’habitat essentiel demeurent spéculatifs, au mieux hypothétiques ».

Dans leur envoi transmis à la ministre des Pêches et Océans Canada, Bernadette Jordan, et au ministre de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, les quatre biologistes avancent que les mesures de compensation mises de l’avant par l’APM ont très peu de chances de donner les résultats escomptés. Selon ces derniers, un échec de ces mesures scellerait le destin de cette espèce pouvant vivre jusqu’à 30 ans dans un court segment du fleuve et de la rivière Richelieu.

Le quatuor d’experts soulève par ailleurs le malaise provoqué par l’annonce du 1er mars par le ministre Wilkinson alors que l’APM a obtenu l’ultime approbation du ministère de l’Environnement, tandis que les détails de la mise en place des mesures de compensation promises n’ont toujours pas été précisés. Selon le quotidien La Presse, bien que l’APM promette de créer 1,8 hectare d’herbiers pour compenser la perte permanente d’habitat essentiel, il semble en outre qu’aucune démarche n’a encore été amorcée afin de trouver une firme qui serait en mesure de s’affranchir de ce mandat.

Convention sur la diversité biologique

Pour Louis Bernatchez, une opération de relocalisation de l’envergure que propose l’APM n’a encore jamais été effectuée et ses chances de réussite sont loin d’être assurées. « Le succès éventuel de l’aménagement d’herbiers est plus qu’incertain, affirme le professeur de biologie de l’Université Laval. Il n’existe pas à ma connaissance de cas documentés de succès de telles interventions d’aménagement en milieu fluvial pour des espèces aussi spécialisées et menacées que le chevalier cuivré. »

Ce dernier rappelle par ailleurs qu’une étude effectuée par les experts mandatés par Pêches et Océans Canada en 2006 a conclu que, dans 63% des cas étudiés, des démarches s’apparentant à celle du plan de l’APM s’étaient soldées par un échec.

Pour Pierre Dumont de l’Université de Montréal, le fait de s’appuyer sur de vagues promesses du promoteur constitue un argument « bidon » afin de permettre l’avancement du projet dans lequel le gouvernement fédéral, via la Banque de l’infrastructure du Canada, s’est engagé à investir jusqu’à 300 millions de dollars. « On ne peut pas construire un habitat dans le fleuve, s’est exprimé ce dernier lors d’un entretien avec le magazine L’Actualité. S’il n’y a pas d’autres endroits comme ceux-là, c’est parce que les conditions ne le permettent pas. »

Selon le biologiste qui a travaillé durant trois décennies au ministère québécois de la Faune et des Parcs, le gouvernement agit actuellement de façon illégale dans ce dossier. « Ce qu’on est en train de faire, c’est de permettre la destruction d’un habitat essentiel d’une espèce en péril », tranche ce dernier. Un geste qui, selon M. Dumont, viole non seulement les lois canadiennes, mais aussi la Convention sur la diversité biologique signée à Rio de Janeiro en 1992.

Pas de précision avant 2022

En réplique aux affirmations des quatre biologistes, le vice-président du projet Contrecœur, Paul Bird a voulu se faire rassurant. « Tout le projet fait l’objet d’une planification minutieuse, a affirmé ce dernier sans toutefois offrir des précisions supplémentaires sur le plan de l’APM. On est très confiants que [les mesures de compensation] fonctionnent. »
M. Baird a de plus indiqué que les détails concrets des mesures ne seront pas rendus publics avant 2022.

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