Perdre la vue et rebondir: entrevue avec la Varennoise Laure Frappier

Perdre la vue et rebondir: entrevue avec la Varennoise Laure Frappier

Robert Paquet

Fondatrice du Centre d’entraide pour femmes Contact’L

La vie de Laure Frappier a basculé, à l’âge de 48 ans, après 26 ans d’enseignement. « J’ai levé la tête, je ne voyais plus les élèves, la classe, le crayon ni le pupitre. Une amie a dû me ramener chez moi et j’ai obtenu un rendez-vous chez mon médecin le soir même.»

Laure rencontre un spécialiste. Il lui annonce qu’elle va perdre la vue de façon permanente. Elle refuse d’y croire, mais sa vision reste floue et finit par se résumer à un monde d’ombres.

Le diagnostique : choriorétinite séreuse centrale (comme si un nuage de sable venait cacher la vue). Cette maladie atteint généralement les adultes de plus de 20 ans et en majorité (90 % des cas) les hommes. Une tendance au stress, à l’hyperactivité, aux conversions somatiques, ainsi que la prise de certains médicaments peuvent en être la cause. Dans son cas aucun traitement n’est envisageable.

Laure confie avoir beaucoup pleuré. À la maladie, s’ajoutent le stress financier et la frustration de perdre son autonomie. « Le plus difficile, dit-elle, a été le deuil. Pour moi, l’enseignement n’était pas juste un travail. Je m’investissais, je me considérais comme une enseignante non conventionnelle et j’avais une approche créative, notamment auprès des enfants défavorisés. »

De l’aide pour réapprendre à vivre

L’Institut de réadaptation Nazareth et Louis Braille lui ont offert du support. Elle a eu accès à un psychologue pour elle, son mari et ses deux adolescents alors âgés de 13 et 17 ans. Parce le chamboulement n’atteint pas juste la personne malade, mais toute sa famille. Ainsi, les jeunes ne devaient plus laisser de traîneries dans les aires communes de la maison. Ce qui, déjà en temps normal, pose un problème.

Laure parle du soutient que son  mari lui a apporté. Près de 90 % des couples se séparent après un tel drame. Elle exprime son point de vue sur la question : « C’est important de sauver son indépendance pour que l’amoureux ne devienne pas le seul sur qui on compte, vers qui on se retourne quand on a besoin d’un service. Il faut savoir s’entourer : femme de ménage, lecture adaptée, transport adapté. C’est trop facile de tomber dans le profil aidant aidé. La meilleure façon de tuer l’amour, c’est que la relation en devienne une de service. »

« Une agente pivot de l’institut Nazareth et Louis  Braille est venue à la maison, m’écouter, me donner les ressources  pour utiliser les appareils électroménagers, le téléphone (le 5 est surélevé), m’apprendre à reconnaître les repères sur la radio et toutes sortes de trucs. Il existe même des balances qui parle, des thermomètres qui disent la température. »

Elle a aussi suivi des cours de mobilité et d’orientation avec la canne blanche. « J’ai trouvé la transition éprouvante puisqu’aux yeux des autres, je venais de me stigmatisée et j’affichais une faiblesse. Mais, finalement, j’ai été surprise de la bonté que les gens peuvent témoigner. Certaines personnes sont ignorantes et manquent de connaissance. La peur de la différence les rendent mal à l’aise.»

Mais de toutes les formations qu’elle suit pour retrouver un maximum d’autonomie, c’est le cours d’informatique qui vient briser son isolement. Elle reprend courage et va offrir des ateliers à des jeunes du primaire pour leur parler de la façon de se comporter avec une personne aveugle. Elle réalise qu’elle a encore la possibilité de jouer un rôle dans la société.

Cheminement spirituel

En 2001 Laure entreprend, avec une amie, le chemin des sanctuaires de l’Oratoire St-Joseph jusqu’à Ste-Anne de Beaupré, à raison de 20 kilomètres par jour à pied, sur une période de 18 jour. En 2002, elle entreprend, avec deux compagnes, le pèlerinage du chemin de Compostelle en Espagne. Une randonnée pédestre de 800 kilomètres qu’elle effectue en 43 jours. « Le chemin, dit-elle, est extérieur mais encore plus intérieur.»

Durant cette expédition elle réalise « sa mission à accomplir » Elle se trouve chanceuse car durant ce long pèlerinage, elle n’a eu aucun incident à déplorer, pas même une ampoule. Elle se dit alors que mis à part le fait qu’elle ne voit pas, elle a plein de ressources. Elle peut continuer à se réaliser.

S’investir dans la cause des femmes.

Avant son voyage à Compostelle, elle avait entrepris des démarches auprès de la ville de Varennes pour trouver une association dans laquelle, elle pourrait socialiser avec d’autres femmes. Rien n’existait alors. « À 48 ans tout ce que j’avais comme alternative : poches ou cartes. »

Laure ne se laisse pas abattre, elle retourne aux études. Tout d’abord, elle complète un certificat en intervention psychosociales et, ensuite, un Bac en études féminismes  à l’UQAM. En plus, elle suit plusieurs cours en communication.

En 2003, la dame envisage de fonder un Centre pour femmes à Varennes. Elle obtient un entretien privé avec le père Frances Saless, curé de la paroisse, impliqué dans la région et doté d’un fort charisme, et lui confie son projet. Celui-ci lui confirme qu’il existe effectivement un besoin, mais ce ne sera pas facile à Varennes

En 2004, « Dans le cadre de mes études en intervention psychosociale, j’ai vécu une expérience hors du commun qu’on appelle SOLO. Cela se déroule dans un lieu situé au nord de St-Michel-des-Saints. Deux mois sont nécessaires pour se préparer à un séjour de trois  jours et trois nuits sur l’île. Et il ne s’agit pas de dormir dans une petite auberge avec service de valet mais seule dans une tente. Cette expérience lui permet de tracer une ligne de vie.

I1 s’agit en quelque sorte d’un ménage de vie dans le but de repartir avec une toute petite valise émotionnelle. Pour y parvenir, on fait un testament de notre vie (biographie), on se déleste de nos rancunes, on demande de pardon à ceux qu’on croit avoir blessé d’une manière ou d’une autre.

Le rêve de Laure voit le jour

En 2009, le centre d’entraide pour femmes Contact’L de Varennes est accrédité par la Ville et un local est mis à la disposition de l’organisme gratuitement. Laure explique le choix du nom : « Dans ma tête et mon coeur, avec des contacts on peut arriver à tout dans la vie. Quant au L, il est pour « elle » et pour Laure.

Cette battante a encore bien des projets pour l’avenir pour son organisme. « Effectivement, dit-elle, je veux que nous bénéficions d’une subvention de base décente et que nous ayons une maison où nous pourrions tenir nos rencontres, activités et accueillir nos membres. Il faudrait aussi trois chambres pour répondre aux besoins lors de situations de crise.»

Présentement Contact’L compte 320 membres actives, un conseil d’administration des plus dynamique et des employés de bureau qui, bien qu’engagés au fil des subventions reçues, déploient beaucoup d’ardeur dans l’accomplissement de leurs tâches et contribuent au succès de l’organisme.  

Le TROCM (La table régionale des organismes communautaires de la Montérégie) a fortement applaudi Laure pour ses 50 à 60 heures de bénévolat par semaine. L’immense travail de cette femme, d’un courage et d’une énergie exceptionnels, a permis à Contact’L d’obtenir des subventions pour la mise sur pied de plusieurs activités.

En plus, elle est co-fondatrice de l’Alliance des femmes handicapées du Québec et elle siège sur plusieurs comités et conseils d’administration qui ont à cœur les intérêts des femmes. En février 2011, elle reçoit, lors d’une célébration pour ses 60 ans, la médaille de l’assemblée nationale du Québec. En tant que présidente et fondatrice de Contact’L, Laure Frappier a encore plein de projets à réaliser.

Texte: Marie-Michelle Gagné